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Page 1 sur 9 du 6 juin au 28 septembre 2008
A la demande de la Région Languedoc-Roussillon, le Fonds régional d'art contemporain Languedoc-Roussillon initie et coordonne pour la seconde fois, après Chauffe, Marcel ! en 2006, une grande manifestation régionale consacrée à l'art et aux artistes contemporains. Prenant François Rabelais comme référence thématique de la trentaine d'expositions qui jalonneront le territoire régional durant l'été 2008, le Frac et ses partenaires culturels entendent proposer une manifestation d'art contemporain exceptionnelle en prenant appui sur la richesse historique et artistique du Languedoc-Roussillon.
François Rabelais à Montpellier et en Languedoc-Roussillon
François Rabelais s’inscrit le 17 septembre 1530 à la Faculté de Médecine de Montpellier sise dans les bâtiments de l’actuelle Panacée. L’enseignement de cette Faculté, l'une des grandes universités d'Europe (à ce jour la plus ancienne du point de vue de la continuité de l'activité) attire alors de nombreux étudiants étrangers à la région. Il est l'élève du fameux médecin Rondelet et contribue avec lui au développement de la science médicale par l'expérimentation, notamment dans le domaine de l'anatomie. Condisciple de Nostradamus, il entreprend aussi d'écrire ses premiers textes sous forme de "pronostications" (prédictions astrologiques très en vogue à l'époque, qu'il parodie et moque), et il participe lui-même à une représentation de La femme muette, farce dont il rendra compte dans le Tiers livre. Il est reçu bachelier le 1er novembre 1530. En avril de l’année suivante, en tant que stagiaire, il commente dans son cours les Aphorismes d’Hippocrate et l’Ars Parva de Galien.
En 1532, on le retrouve installé à Lyon. C’est là qu’il va publier le Pantagruel et deux ans plus tard le Gargantua. Son séjour à Montpellier n’était pas loin et ses textes conserveront des traces linguistiques de son passage en langue d’Oc. D’autant plus qu’il y revient en 1537 où, le 3 avril, il devient licencié en médecine et, le 22 mai, docteur. Le 18 octobre 1537 et le 14 avril 1538, il y donne des cours sur les Prognostics d’Hippocrate. En juillet 1538, il assiste à l’entrevue d’Aigues-Mortes entre Charles-Quint et François 1er. Il est de nouveau à Montpellier durant l’été 1539.
L’œuvre de François Rabelais
L’œuvre de François Rabelais peut, à première vue, paraître éloignée des préoccupations de l’art contemporain. Elle marque pourtant un tournant important dans la culture européenne, par le passage qu’elle opère entre la culture du Moyen Âge et celle de la Renaissance, dont nous sommes les héritiers pas si lointains. Le grand critique russe Mikhaïl Bakhtine, dans son ouvrage essentiel, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, a montré en quoi le « réalisme grotesque » des aventures de Pantagruel et Gargantua témoignait de la vitalité encore forte d’un humour populaire et de ses formes ritualisées (dans les carnavals, les festivités où étaient autorisées des comportements et des impertinences extrêmement libres par rapport aux normes prônées par les institutions, religieuses ou autres), loin des formes savantes qui s’imposeront finalement à l’âge classique. « C’est ce caractère populaire qui explique encore l’aspect « non-littéraire » de Rabelais, précise Bakhtine, je veux parler de la non conformité de ses images aux canons et règles de l’art littéraire en vigueur depuis la fin du 16e siècle jusqu’à nos jours. Les images de Rabelais, sont empreintes d’une sorte de caractère non-officiel indestructible, catégorique, de sorte qu’aucun dogmatisme, aucune autorité, aucun sérieux unilatéral ne peuvent s’harmoniser avec les images rabelaisiennes, résolument hostiles à tout achèvement définitif, à toute stabilité, à tout sérieux limité, à tous terme et décision arrêtés dans le domaine de la pensée et de la conception du monde. »
Il s’en suit qu’une manifestation autour de Rabelais ne peut accepter la coupure entre high et low culture, ne peut se limiter au domaine de l’art avec un grand A. Le point de vue doit être celui de l’image en général, celui d’une culture visuelle élargie, comme l’historien Aby Warburg l’avait déjà pressenti dans son Bilderatlas Mnemosyne (1927-1929), quand il confrontait des images de toutes provenance à celles de l’art de la Renaissance.
Rabelais et l’art contemporain
Avec l’art contemporain, les formes savantes et construites de l’art (y compris de l’art moderniste « sérieux ») qui obéissaient peu ou prou à la notion classique d’œuvre d’art, subissent une mise en question radicale. Les œuvres d’aujourd’hui, en recomposition permanente, font éprouver dans l’art une instabilité générale qui met foncièrement en cause la dimension de l’œuvre achevée et autonome, pour lui préférer des configurations plus éphémères, plus ludiques parfois, avec des contenus prosaïques souvent familiers et quotidiens, qui ne craignent pas de traiter avec humour et « folie » toutes les dimensions de la vie humaine, les plus « hautes » comme les plus « basses ». Nous ressentons aujourd’hui ce passage d’une culture des objets sacralisés à une culture nouvelle faite de figures en constante transformation et de signes aux résonances polyphoniques. L’art contemporain ne serait-il pas en train de renouer, par-delà les siècles, avec l’esprit de cette culture populaire transmise notamment par le texte rabelaisien ?
Ainsi, prendre l’œuvre de François Rabelais comme argument général d’une grande manifestation d’art contemporain pourrait être l’occasion de vérifier en quoi une parenté dans l’arbitraire et l’ouverture des signes au début de la Renaissance comme au XXIe siècle permet de retrouver les grands thèmes des Cinq livres eux-mêmes et de voir comment ils sont spontanément présents dans les créations actuelles ; ne traduisent-ils pas une même liberté fondamentale des individus, confrontés à l’urgence d’inventer leur vie aux milieu d’une forêt indéchiffrable de réalités et de langages possibles, par l’action et la création singulière ?
Thèmes rabelaisiens et richesse patrimoniale et artistique
Chaque exposition prendra appui sur un thème (une figure – Gargantua, Pantagruel, Panurge, Bacbuc la dive Bouteille etc. -, un sujet – la nourriture, la guerre, le langage, les navigations etc.) ou des passages précis du corpus rabelaisien (les paroles gelées, la déclaration de Priape au Livre V etc.) Chacun de ces thèmes est choisi pour sa qualité de connecteur possible entre des œuvres contemporaines et des objets ou images plus anciens, des signes issus de la culture populaire, des documents de diverses origines qui en sont le reflet et l’expression très directe, sinon parfois la simple citation.
Le découpage en thèmes ne suit pas le texte rabelaisien livre par livre. Par leur ancienneté, certains thèmes enracinent le propos dans des traditions qui remontent avant Rabelais ; d'autres sont plus centraux par rapport au texte ; enfin certains nous intéressent davantage par leur fortune et les nombreux échos post-rabelaisiens qu'on peut en trouver.
Les titres des expositions s’efforcent de symboliser toute une thématique : ainsi Gorge profonde de Gargantua évoque Saint-Blaise (patron des maux de gorge) mais aussi le géant plasmateur qui façonnait le paysage, mais aussi l'ogre et la bonne chair ; Pantagruel, la Vieille et le Lion, renvoie à la période caniculaire, aux figures de Carnaval et aux symboliques liées à cette période ; Panurge dit tout et n’entend rien !, (Panurge est étymologiquement « celui qui met tout en œuvre », pan-urgos), permet de déployer tous les aspects du langage, Comme des choses gelées, fait référence à l’épisode des paroles gelées et de la déconnexion entre les signes et les choses, dont Rabelais fut, selon Jean Paris, le premier à tirer les conséquences les plus radicales. Les expositions seront liées à un contexte lui même porteur de la problématique de l’exposition : ainsi, la Panacée, anciennement Ecole de médecine justifie largement l’exploration du corps déconstruit, et les remparts d’Aigues-Mortes traitent logiquement de la rencontre du Roi François 1er et de Charles-Quint.
Ainsi, La dégelée Rabelais se construit donc selon deux axes destinés à se rejoindre : celui de l’imaginaire littéraire et artistique et celui d’un territoire avec une histoire qui lui est propre, mais qui permet de réactiver au présent les enjeux contenus dans les textes et les œuvres. C’est pourquoi, outre des lieux d’art contemporain, le parcours pourra faire découvrir au grand public les multiples sites exceptionnels qui couvrent les cinq départements de la région. Il fera un lien entre des œuvres, spectaculaires et déroutantes, et des contextes anciens, chapelles, abbayes, lieux historiques, chais, mais aussi parcs et rues des villes…
Ce voyage horrifique et espoventable au pays de Rabelais se fera de deux façons : D'un point de vue géographique, le voyage sera une pérégrination dans les lieux de l'art du Languedoc-Roussillon auxquels s'ajouteront d'autres lieux aux vocations usuelles différentes ou plus larges. D'un point de vue thématique, le voyage sera imaginaire de part en part. Dans les deux cas, il sera sous le signe du plaisir de la découverte…
Un catalogue de haute qualité iconographique, comprenant également des contributions de spécialistes de l'art contemporain et de la culture populaire (images, objets, documents…) présentera les différentes expositions.
Assurément, ce rendez-vous organisé par le Frac Languedoc-Roussillon s'annonce comme l'un des plus importants et des plus singuliers en France dans le domaine de l'art contemporain.
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